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Le rayonnement, ça se cultive

En juin, les toulousainEs qui souhaitent organiser des événements sur l’espace public s’entendent dire par la Mairie qu’il ne faudra plus compter sur son soutien technique : dans le jargon du spectacle vivant on parle de passages de câbles, d’armoires électriques, de rallonges, de multiprises, de scènes…

L’argument est que la Mairie ne dispose pas d’un parc technique suffisant pour couvrir les demandes et qu’elle se voit donc obligée de louer à des prestataires le matériel manquant. Ce matériel constitue la base pour organiser des fêtes populaires comme la fête de la musique ou les fêtes de quartiers, il sert aussi aux professionnelLEs du spectacle vivant, très nombreux à Toulouse et sous des formes diverses (associations, institutions) afin qu’ils puissent organiser des événements pour montrer l’actualité artistique, qu’elle soit toulousaine ou d’ailleurs. 

Face à la pression de ceux qui s’étaient engagés pour l’organisation de ces événements, la Mairie a temporairement fait marche arrière pour finalement mettre à disposition le matériel demandé … temporairement, car cette mise à disposition s’est accompagnée d’un, « c’est ok pour cette année, mais l’année prochaine, ne comptez plus sur la Mairie ». En d’autres termes, payez vous-mêmes des prestataires pour faire vos événements sur l’espace public.

Parallèlement, on apprend la création du nouveau « festival de Toulouse », une sorte d’évolution du feu Toulouse d’été. Une programmation basée sur des artistes, dont on devine qu’ils sont, pour les programmateurs, une élite culturelle et artistique. Ainsi, la part belle est faite aux artistes de musique classique, assaisonnée de quelques stars « vues à la télé » comme Julien Clerc, Lambert Wilson ou Julie Depardieu. On comprend que la scène tendance musique classique se situe au Jardin Raymond VI, alors que la scène plus « musiques actuelles » sera à la Prairie des filtres.

On assiste en réalité à ce qu’on pourrait appeler une « Montalbanisation » de la politique culturelle toulousaine (ou une « Carcassonisation » pour ne pas être taxés de gauchistes…), ou la culture est d’avantage assimilée à du divertissement qu’à une ouverture sur la découverte.  Le prix des places sélectionne le type de public attendu, de 10€ (tarifs enfants) à 39 euros, prix découpés en catégories dépendant du placement (les mieux placés paient plus cher). Pour la Prairie des filtres, on notera la gratuité pour les moins de 12 ans mais le tarif réduit adulte commence à 28 €. Le festival de Toulouse est donc clairement tourné vers un public aisé, avec une programmation tendant vers la variété dans deux lieux qui donnent à voir une ville rose rénovée, faite de verdure, de brique et de vue sur le fleuve. On imagine bien que les photographes et autres monteurs vidéo sont sur le pied de guerre, pour, à la fin donner à voir un événement qui fera RAYONNER Toulouse.

Car l’objectif est clair. Il faut faire rayonner Toulouse.

Pour cela, le festival de Toulouse serait comme une sorte de recette magique, une espèce de poudre de perlinpinpin qui, saupoudrée sur Toulouse, la ferait subitement rayonner. Or, si on se penche un peu sur l’histoire des politiques culturelles des villes, on voit très rapidement que le rayonnement, ça se cultive. 

Sur le plan de la culture, faire rayonner une ville, c’est d’abord savoir regarder ce qui s’y passe. Quelles sont les expressions qui y naissent, pourquoi y naissent-elles ici, qu’est ce que cela raconte de la ville, en somme, quel est son terreau culturel ?

Une fois cela reconnu, il faut savoir accompagner le développement de ces expressions, leur donner les conditions de vivre, de créer, de se montrer. Parfois, savoir donner à voir cette vitalité artistique par des événements qui seront une fenêtre ouverte sur la vie culturelle de la ville. Et si les acteurs culturels se sentent reconnus et soutenus alors cet événement sera aussi soutenu, car ce qui aura été cultivé collectivement sera aussi partagé collectivement.

Or, le festival de Toulouse ne fait aucune place à la dynamique culturelle et artistique locale, car la ville ne semble pas savoir reconnaître ce qui s’y passe.

Le budget du festival de Toulouse serait situé autour d’un million d’euros. Que peut-on faire avec 1 million d’euros ?

Combien de passages de câbles, d’armoires électriques, de scènes, de multiprises, de rallonge peut-on acheter pour accompagner ceux qui font la richesse de la métropole toulousaine ? Largement assez, et même assez pour acheter un lieu de stockage et payer des heures supplémentaires aux techniciens pour les périodes de pics événementiels et donc permettre aux organisateurs d’événements populaires comme les fêtes de quartiers de faire vivre cette fameuse convivencia, dont même le rapport Tirole dit qu’elle est un outil de rayonnement de la ville.

Ce matériel servirait aussi aux producteurs de spectacle afin qu’ils donnent à voir la richesse et l’inventivité de ce qui se fait ici et aussi de ce qui se fait ailleurs, car toujours en prise direct avec l’actualité artistique.

Avec un million d’euros, on aurait pu acheter deux fois le pavillon Mazar afin qu’au cœur de la métropole, le groupe Merci, puisse continuer à créer des spectacles reconnus dans la France entière.

Avec un million d’euros, on aurait pu trouver une solution pour que l’excellent « feu » studio condorcet, puisse rester dans la métropole afin que les nombreux musiciens toulousains puissent profiter d’un son unique, reconnu partout en France et que le non moins excellent Olivier Cussac puisse continuer à créer à Toulouse des musiques de films et de dessins animés. 

Un million d’euros, c’est aussi une partie du budget pour que Mix Art Myrys puisse continuer à donner la possibilité à des artistes toulousains de s’émanciper et d’être reconnus bien au-delà de la métropole.

La liste est longue des artistes talentueuses et talentueux qui ont choisi de fuir cette ville qui ne les reconnaît pas.

Mettons aussi en parallèle ce million d’euros avec l’événement « Un été à la croisée des parcs », qui propose sur les quartiers de Bagatelle, Faourette, Tabar, Papus et Bordelongue, une programmation artistique gratuite pendant l’été, avec un budget qui peine à atteindre 20 000 euros.

Il y a encore tous les éléments d’un terreau culturel riche à Toulouse qui mérite la reconnaissance et l’accompagnement des acteurs publics. Au lieu de faire grandir une forêt foisonnante riche de sa diversité, la Mairie met un ficus en pot, bien placé sur des bords de Garonne …

Alors, avant de démotiver définitivement les acteurs culturels et artistiques toulousains, essayons de proposer une autre façon de faire :

En amont de toutes décisions, sachons faire de la concertation le point de départ des projets et allons même plus loin, co-construisons une ligne artistique pour aboutir à une programmation partagée avec le tissu culturel.

Questionnons le rôle d’une municipalité. Est-t-on dans l’intérêt général lorsqu’on singe à ce point les grands groupes industriels et financiers avec de l’argent public pour programmer Julien Clerc, qui n’a pas besoin de l’argent des toulousainEs ?

Rayonner, c’est avant tout sortir du lot. A-t-on réellement besoin d’un énième festival avec une programmation qui à tendance variété, alors même que ces dernières années ont connu une inflation énorme des festivals (plus de 1000 en Occitanie) ?

La quatrième ville de France dispose de la force pour pouvoir faire des propositions différentes en défendant un événement d’intérêt général, dans un moment de concentration féroce des festivals rachetés par des majors. Les enjeux de l’époque sont cruciaux : défendre la diversité, la citoyenneté, la solidarité, la convivialité, et les transitions dont la municipalité se revendique (transition écologique !) sociale, sociétale.

Sachons accompagner, harmoniser, valoriser les propositions des acteurs culturels toulousains, mettons en exergue ce qui se fait ici, la pluralité des expressions, les expérimentations qui lient qualité artistique et lien social. Toulouse a toujours été une ville pudique dont les joyaux se cachent dans ses quartiers, ses arrière-cours, une ville de la proximité, généreuse et bouillonnante, une ville décentralisée que ses acteurs culturels et ses artistes savent faire exulter.

Commençons par rétablir la confiance, le rayonnement viendra naturellement.